Sur la route du NEPAL
Le
baiser du serpent népalais
La "SHIVARATRI" (nuit de Shiva), est une célébration annuelle de la lune noire qui a lieu au mois de février. On voit alors descendre des montagnes environnantes et arrivant des
terres arides lointaines les ascètes adorateurs du dieu Shiva, près d’une rivière sacrée pour trois jours et trois nuits de prières et de retrouvailles.
Pour beaucoup d’entre eux et surtout les femmes yogis, c’est L’unique sortie de l’année car les ascètes ici présents sont pour la plupart des solitaires isolés ayant renoncé au monde
matériel qui vivent de vraies austérités. Il existe d’autres sortes de sâdhus qui sont en fait de simples mendiants malfaiteurs qui abusent sans scrupules de la gentillesse et de la naïveté
des villageois ou des touristes de passage. Il est facile de se faire avoir surtout que les gredins ont plus d’une magie dans leurs shilums ! Ils peuvent vous paralyser et vous endormir
le temps de faire votre sac, où vous faire fumer de la Datura qui, si elle ne vous tue pas, vous rendra cinglé ad-vitam.
Donc si vous n’êtes pas éventrés et jeté dans un feu de joie, vous vous ferez au moins dépouiller de vos biens. Les jeunettes venues d’ Europe tombent facilement sous le charme
de ces beaux mecs à moitié nus qui respirent la liberté. Le piège est tentant. Heureusement ils ne sont pas tous comme ça, mais ils existent et croyez-moi, à moins de les piéger sur des
connaissances de sanscrit et de prières, il n’est pas facile d’y voir clair !
Je traînais mes jupons dans la vallée de Katmandou en cet hiver 1992 et ce jour là, délaissée par mon compagnon et priée d’aller faire un tour, je répondis à l’appel de mes potes
sâdhus qui vivent dans les troglodytes de Pashupatinath, non loin du temple d’or.
Pendant ce temps, en ville, la tension montait. A l’époque Kathmandou était déjà en partie sous couvre-feu, les combats des Maoïstes avaient déjà débuté et les nuits en ville
donnaient lieu à des feux d’artifices de l’armée royale tirant sur les foules de paysans venus des montagnes manifester contre le tyran au pouvoir. En se promenant de bonne heure le matin, on
pouvait compter les victimes de la nuit. Sur chaque emplacement ou il y’avait eu un mort, les proches placaient une lampe à huile et des encens qu’il fallait contourner habilement. Pas de
photos et pas de films sous peine de poursuite et passage à tabac des milices royales. L’occident ne devait pas être au courant, ça aurait fait diminuer le tourisme croissant, principale
source de la richesse népalaise...
Mais retournons plutôt au coeur de la fête !
A Pashupatinath comme au temple d’or de Bénarès, une colonne de feu rougit les cieux privés de lune, dans toute l Inde s’élèvent des colonnes de fumée de Shilums. L’énergie plutonienne
envahit la terre, ne laissant plus de place à la Maya dans le coeur des hommes. Dans les rues, hommes femmes et enfants vont consommer la ganja sous forme de pâtisseries et boissons lactées
verdâtres. Comme pour la plupart d’entre eux le produit est parfaitement inconnu, on peut imaginer l’état d’euphorie d’une ville lors de ces cérémonies. Il est amusant de voir tituber des
madames respectables. A certaines heures, les rues deviennent dangereuses car ici aussi, on ne pratique pas forcement la juste mesure et les occasions de se laisser aller sont rares. La rue
peut devenir un pretexte à émeutes ou bagarres mortelles car je ne le dirais jamais assez, les gens ici ne sont pacifistes que dans la philosophie ! (cf : massacre de la famille
royale, émeutes sanguinaires maoïstes, tueries de l’armée royales, et bien d’autres violences).
Je fus époustouflée par la colonne de fumée émergeant du temple de Pashupatinath ( face de Shiva, seigneur et protecteur des animaux), et menais mon enquête pour savoir ce qui
se passait là dedans. "Cette fumée est une colonne de fumée de Hachich, le roi est passé offrir aux sâdhus quelques kilos de Charras des montagnes pour l’occasion." me dit un ami sâdhu..."
Gloups !" fit la salive dans ma gorge subitement sèche !
Après quelques Shilums en compagnie des prêtres adorateurs de Kali qui vivent là, près des crémations, je dus boire quelques litres de thé pour revenir à moi et forcément, l’envie
d’uriner devint insoutenable. Dans ce genre d’endroits, les femmes n’ont pas le droit d’avoir ce type d’envies, d’abord parce qu’il n’y a pas de toilettes et que le long de la rivière il y a
des dizaines de petits temples qui sont en réalité des tombes de samadhis, des yogis se sont assis là en toute conscience et ont quitté leurs corps. Des cobras qu’on dit les protecteurs des
tombes, eux mêmes incarnations de sâdhus, se cachent dans l’ombre . Il ne vaut mieux pas traîner ses pieds par là sous peine de recevoir le baiser mortel. Et moi bien sure, trop défoncée, je
suis allée me cacher derrière les petits temples pour me soulager et avant même d’avoir fini mon pipi surgissait un énorme cobra à quelques pas de moi. Il se dressa dans sa danse de guerre et
je me dis : "c’est un beau jour pour mourir !"
Mi fascinée, mi-terrorisée par ce monstre dressé devant moi et presque prête à mourir de sa morsure, je compris l’attraction hypnotisante du serpent indien dont parlent les légendes
et m’en remis à lui comme maître de mon destin, je me souviens lui avoir même parlé tout bas. L’animal me toisa quelques secondes puis se remit à ramper tranquillement vers la rivière et
passa à coté de moi, pour une rencontre pacifiste et je pus recommencer à respirer, remettant mon sari et mon cerveau en place.
Les sâdhus prirent cela pour un signe de Shiva et à la nuit tombée quand tous les vivants, ankylosés et saouls s’endormirent, j’eus l’honneur de traverser la rivière pour rejoindre
l’allée des morts, l’entrée interdite aux blancs, pour remercier Kali de m’avoir permis de regarder le soleil se coucher dans le temple au veau d’or, interdit aux etrangers...Et là au bord de
la Baghmati sacrée, j’admirais la statue de Kali et le veau d’or dans la nuit magique de la SHIVARATRI, je remerçiais ce cobra rencontré plus tôt, de m’avoir permis le passage au lieu
interdit pour recevoir la bénédiction de la déesse des ténèbres.
Quand mère Kali décide de donner son Darshan (sa bénédiction), la couleur de la peau, l’origine ou le culte ne compte pas, l’impossible devient possible, au delà de la volonté humaine
étriquée et des barrières ethniques et religieuses.
Publié le 22 décembre 2004
Népali
Sadi
Encore une longue journée de marche...
cette fois, notre cortège se rendait à une cérémonie de mariage dans les montagnes népalaises.
Il y avait quelques porteurs déjà loin devant nous comme pour parfaire la légende, un petit bout de la famille qui vivait à Katmandou et le marié, pas très joyeux, deux chevreaux que
je cajolais et le couple de blancs que nous formions, Lambu (le géant blanc) et moi. C’était nôtre premier séjour au Népal et il nous était bien
entendu insupportable de rester enfermés dans la ville tendue. Il faut resituer les événements au Népal à cette époque où commençaient à sévir les maoïstes et où la ville se trouvait déjà
sous couvre feu. Mais nous ne savions rien, juste qu’il ne faisait pas bon traîner dans la ville et sa vallée le soir et que les pétards qui animaient les nuits n’avaient rien de
festifs.
L’hôtel et la vie de touristes ne nous branchaient pas plus que ça, nous étions en pleine découverte transcendantale.
Un des garçons de service de la Lodge qui nous hébergeait, Kassav était un garçon charmant, loyal et nous des clients pas chiants,
nous avions bien vite sympathisé.Il se confia à nous pour nous conter ses tourments. Il nous expliqua qu’au Népal, le problème des mariages d’intêrets était toujours d’actualité et qu’il
allait en faire les frais. Tiraillé entre sa famille qu’il ne voulait pas décevoir et sa petite amie cachée, le pauvre garçon n’avait pas que l’air désemparé, il était totalement largué. Il
nous demanda de l’accompagner à Danzing, à notre grand bonheur... Partir de Katmandou, enfin !
La société changeait lentement, très lentement. Ces drames matrimoniaux précipitaient encore la jeunesse locale bien souvent à peine sortie de l’enfance dans l’enfer des fugues et des
suicides pour échapper au sort que les familles sans scrupules, prévoyaient en vue d’enrichissement matériel. Mais c’est ainsi depuis des siècles et le monde moderne ne fait que pointer le
bout de son nez dans les hautes contrées himalayennes. Encore un léger décalage horaire !
Dans les villages paumés sans tourisme et sans passage de pèlerins, la pitance se raréfie et la désertion de la plupart des hommes partis gagner leur croûte à la ville laisse des
lieux désolés. Les femmes, entre enfants, parents et rizières, se battent au possible pour que dure la vie en communauté. Il fut un temps ou l’argent ne parvenait pas à pourrir les
habitants des altitudes car on vivait du troc mais de nos jours, le fric a réussi à introduire son venin et de faux besoins commencaient doucement à faire ses ravages.
La situation est la suivante lorsque le pacte est officialisé. La jeune mariée ne voit son homme qu’une fois l’année et le bref passage de ce dernier lui laissera un ventre bien rond. L’époux
retournera à la ville, gagner les trois roupies qui feront mieux manger les siens et en général, il entame une double vie contrairement à la femme pour qui une telle liberté serait
surréaliste. Elle reste piégée dans les mailles de sa belle famille. C’est souvent une épreuve difficile pour la jeune fille qui doit quitter sa famille, ses proches et son univers pour ne
plus y revenir en général et s’adapter au rythme d’une nouvelle tribu et vite. Faire ses preuves journalières pour éviter d’être répudiée.
Mais revenons à nos chevreaux et à notre ascension.
Nous avons atteint le village de Danzing à la nuit tombée, dans un froid saisissant, sans lumières sur les sentiers dépourvue de lune. Une des soeurs de Kassav et son neveu avaient fait le chemin à mes côtés. Nous étions devenues copines malgré la barrière du langage. J’avais réussi à capter que
Didi vivait à Katmandou, qu’elle avait sept filles. La dernière se tenait ficelée dans son dos. Nous fûmes accueillis dans une ambiance euphorique
car les porteurs arrivés quelques heures auparavant avaient annoncé la venue de deux géants venus de l’Ouest et ici, personne n’avait jamais rencontré de blancs... Qui plus est, invités à un
mariage dans un bled paumé du Népal qui n’intéressait personne.
Un feu brûlait au centre de la terrasse et une femme dansait. Lors de telles cérémonies, la tradition veut que des femmes du clan dansent pendant les préparatifs et pendant toute la
cérémonie. Elles doivent se relayer pour qu’en permanence soit chassé le mauvais œil qui pourrait ternir cette cérémonie pourtant déjà voilée.
Nous étions épiés par une armée de fripouilles curieuses de savoir comment un blanc mangeait, faisait ses besoins et se lavait. Autant de mystères qu’il leur fallait résoudre en
quelques jours et en rendre compte à l’ancêtre du village, vieille folle édentée qui voyait par d’autres orifices ce que ses yeux ne voulaient plus contempler.
Nous pouvions donc entrevoir des pairs d’yeux dans les buissons, autour des lucarnes et derrière les arbres.
Je m’étais rapprochée de Didi au cours des heures. Elle dormait à côté de moi avec sa petite toute ficelée qu’elle ne découvrait
jamais. Je prenais l’enfant sur mes genoux naturellement et jouait avec, elle était belle...Mais voilà, elle était née fille,la septième d’une portée dite ici « malchanceuse »
composée de femelles. Didi risquait aussi d’être renvoyée dans son village natal ou on l’aurait certainement maltraitée, mais son mari était un
homme gentil. Par peur, elle avait quand même tout tenté pour avoir un garçon et avait aussi entendu parler de « médecins aux remèdes
miracles », véritables graines à mâles. Naïve comme toute femme en plein désespoir, Didi avait misé ses économies sur ces
pilules de la dernière chance, allant contre la nature des choses, ces hasards hasardeux qui lui auraient peut être donné un fils. Didi avait donc accouché d’une septième petite fille
au visage d’ange mais au corps animal. Sa peau ressemblait à un cuir noir épais entre peau de singe et peau d’éléphant. Seules ses mains et sa face avaient été épargnées, par quelle bonne
fée ? Afin que cette gosse ne soit pas obligée de se terrer dans un coin sombre toute sa vie mais condamnée en cas de survie à cet empoisonnement à ne jamais se mettre nue devant
personne sous peine de trauma irréversible.
Mais là encore, il n’était pas dit que cette petite survive à ce handicap mystérieux dont on ne connaissait pas les vices cachés.
La fête avait pris une autre saveur, je ne regardais plus les gens de la même façon. Cette petite boule souriante qui m’avait fait tripée pendant tout le voyage, avec ses grands yeux taquins
me regardait de la même manière. Les billes béantes d’amour et après la vision de son corps, je devais porter le même regard sur elle pour qu’elle ne se soucie de rien, que rien n’avait
changé dans mes sentiments. Quant à la mariée, elle pleurait sur son char, appelant sa mère. Les mariés, dans les montagnes ne doivent pas toucher le sol de leurs demeures respectives
jusqu’au lieu de la cérémonie.
Kassav était sombre, la mariée était sombre, cette gosse aussi baignait dans la noirceur en cette belle journée himalayenne pleine de
soleil.
Quant aux chevreaux, ils furent fraîchement cuits pour l’occasion, à mon grand désespoir. Ca parait con, mais je m’étais attachée à eux, pendant ces heures de marche et si j’avais
compris le sort qui les attendait au bout du chemin, je les aurais sûrement perdus quelque part. Par mégarde.
Quelques années plus tard, j’appris que Kassav avait emmené sa femme avec lui à Katmandou. J’espère qu’ils sont heureux, loin de
l’emprise du clan, dans cette semi-liberté.
Publié le 31 janvier 2005
Petit
mensonge tibétain
Je ne souhaite pas faire hurler tous les bouddhistes du monde, car on ne peut pas généraliser une situation, d’une part, et parce que j’ai beaucoup de respect pour le peuple tibétain et sa
philosophie que je pratique en ion libre ; tout comme je respecte sa sainteté le Dalaï Lama et son combat, et je sais qu’ avec cet article je ne vais pas me faire que des copains !
Mais voilà, je suis une femme qui croit ce qu’elle voit et j’ai vu ce que je raconte ici même...
Mon premier choc lors de ce dernier voyage au Népal en 2000 fut de croiser des moines dans tous les endroits huppés de la ville de Kathmandou : restaurants chics, cafés pour
européens, boulangeries allemandes, magasins de fringues de sports à la mode et burgers machins chouettes. Drôles d’endroits pour côtoyer des religieux censés pratiquer l’austérité !
Mais bon, on leur pardonne parce qu’ils sont réfugiés et que leur peuple a subi les pires traitements. Mais moi je plains ceux qui sont restés là bas et qui ne peuvent pas échapper à la
dictature chinoise.
Pour une fois je ne voyageais pas à pieds et ne dormais pas dans des grottes parce que j’avais de la famille en visite, il m’était donc donné de fréquenter les hôtels un peu chicos et les
restos trois étoiles pour ménager mes invités et j’en croisais partout, des moines !
Dans les rues, on se faisait klaxonner par de grosses bagnoles reluisantes pleines de moines avec des grosses lunettes noires et chaussés de super baskets branchées.
Devant les restos ou les enfants mendiants népalais cherchaient la pitance, se prenant des coups de pieds lorsqu’ils demandaient des morceaux de croissants ou des bonbons qui
dépassaient des poches des moinillons grassouillets et hautains se goinfrant de confiseries payées aves de gros billets. Là c’était trop pour moi, il y avait quelque chose qui clochait, qui
ne tournait pas dans le sens des stupas ! Je ruminais en mangeant mes momos à la cantine des pauvres, regardant tourner les pèlerins autour du grand monument, entouré de riches magasins
tibétains de tankas, fausses antiquités, restaurants luxueux. D’où venait le fric pour construire et entretenir de tels édifices quand on sait que ces gens ont quitté le Tibet sans le
sou.
Dans le quartier de Bodanath dont il est question, vivaient mes frères népalais Babou, Furpa et Vijay. Leur quartier était une banlieue sans cesse en construction, avec des terrains
vagues boueux ou des gamins jouaient au foot pieds nus, seuls les moinillons portaient chaussettes et baskets de sport. Quelques années auparavant, je venais à travers champs de Katmandou
jusqu’à la stupa. Aujourd’hui, il faut traverser une grande artère polluée et poussiéreuse encerclée de taxis nauséabonds. Ne perdons pas de vue que dans le présent, la vallée de Katmandou
est noire de pollution et qu’on ne voit plus la chaîne himalayenne des terrasses de la ville.
A Bodha, il y avait de belles maisons ornées et richement décorées, appartenant toutes à des tibétains. Celles des népalais étaient plutôt grises et mal finies, faute de moyens, avec
des toits en cours de finitions, des bouts de ferraills dépassaient de tous côtés et les fenêtres n’avaient que la moitié des carreaux. Les monastères étaient entourés de barbelés électrifiés
et gardés par des chiens de race européens, les moines craignaient- ils donc les attaques des pauvres de la rue ?! Je nai pas voulu m’approcher de l’entrée, craignant d’y trouver une
caméra ou un interphone.
Il régnait ici une ambiance tirée au couteau entre les deux ethnies habitant les lieux. J’interrogeai mes amis pour en savoir plus et Babou me raconta que dans son village natal, lieu
de pèlerinage bien connu, un pauvre moine en haillons était venu réclamer à son père, le chef du village, un bout de terrain pour y méditer en paix. Le vieux lui offrit un petit pré, plein de
compassion pour l’ascète qui semblait en pleine détresse. Quelques temps plus tard, le moine délimita le terrain, puis l’on vit un défilé d’ouvriers et de porteurs venant entamer un chantier
et les villageois virent se construire un luxueux monastère près de chez eux qui devint un hôtel pour pèlerins, coupant ainsi les vivres aux habitants ne vivant que du faible passage
touristique. Trop tard, la fourberie était faite et l’on vit aussi la femme et les enfants du religieux soi disant ascète s’installer dans la riche demeure construite sur la confiance d’un
vieux chef de village. C’était aussi arrivé dans d’autres endroits à d’autre personnes...
Je retournais autour de la grande stupa en tâchant de me réconcilier avec tout le monde, car la colère me fait toujours mal aux os. Tout cela me rendait un peu amère. Et plus moyen de
boire un petit Chy à deux roupies sur cette place ! Que des restaurants en haut des immeubles avec vue sur le monument. il y avait forcément beaucoup de mendiants car beaucoup de passage
et de nombreux commerces. Mais les pèlerins tibétains faisaient glisser leurs billets dans des boites à donations, pour les moines réfugiés et ce qui me laissa rêveuse, c’est que ces boites
dégorgeant de fric étaient transparentes. J’ai pensé que ça représentait beaucoup de bonbons tous ces billets ! Mais que cet étalage semblait indécent !
Vraiment, quelque chose ne tournait pas rond ici, nom d’un moulin à prières... Pourtant les cercles étaient partout autour de moi... Mandalas, moulins, mouvement de la foule tournant
autour de la stupa.
Il y a des aliments que notre organisme se refuse à digérer parce que trop fort, trop salé ou trop amer. Cette soupe là avait un petit peu de tout. Je ne pouvais pas haïr les
tibétains, j’avais trop de respect pour leur philosophie mais je devais admettre cette vérité indéniable : l’habit ne fait pas le moine ! Mais c’était là tout un rêve qui
s’achevait, l’intégrité pure avait définitivement disparu de la planète. Mon dernier espoir tombait juste à l’eau.
Je fis quelques tours de stupa moi aussi à cette tombée du jour au milieu des tibétains civils comme pour conjurer le sort, pour garder espoir et amour et ne pas tomber dans la haine
facile. Ce mouvement avait vraiment une énergie spéciale, un truc qui nous faisait décoller du sol et se sourire les uns aux autres. Je n’ai jamais aimé généraliser, dans mon esprit, tout
reste relatif.
Il me revint en mémoire que c’était le nouvel an tibétain et que non loin d’ici on pouvait admirer les danses gracieuses folkloriques que j’allais voir, ravalant mes rancoeurs.
Mais je n’étais que de passage en ces lieux c’était facile pour moi. Je pouvais quitter les lieux de suite pour ne plus y revenir et fermer ma conscience.
Mais je ne pouvais m ’empêcher de penser aux locaux dépouillés par leurs confrères accueillis d’un pays envahi, la porte leur avait été ouverte, trop grande sans doute ! Je
n’étais pas dans la peau d’une mendiante népalaise devant supporter le spectacle quotidien des faux vrais moines me narguant dans leurs grosses bagnoles, m’éclaboussant au passage, sirotant
ma boisson gazeuse détestée et mâchant des chewing-gums gums à la menthe. Je n’étais pas non plus dans celle du balayeur au service de la riche patronne d’ hôtel tibétaine. Je n’étais qu’une
blanche avec sa vision de blanche, malgré quelques années dans la jungle, je restais quelqu’un qui avait le choix, sauf celui d’occulter. Cette facilité était partie de moi avec les eaux des
moussons de la forêt indienne et dans de telles circonstances, elle me manquait terriblement !...Mais pour beaucoup, il sera facile de ne pas se souvenir et de ne même pas avoir vu. La
corruption n’aura pas touché que nos gros abbés bedonnants.
Cependant, en ce nouvel an là bas, sur le toit de monde, et charmée par la grâce des danses des villageoises aux vêtements faits de mille couleurs, j’avais une pensée pour que la paix
perdure dans la chaîne encore paisible des Himalayas...
Publié le 21 janvier 2005
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