Les aventures passées au temple de Maneksha et les nombreux visiteurs des lieux, s’adonnant à leurs délires extravagants, commençaient à alimenter les potins de la vallée. Cette célébrité
inattendue amena une recrudescence de pensées et d’actions malsaines. Les Yogis blancs, qui aimaient tant parler des grottes aux étrangers, contribuaient eux aussi à étendre une notoriété non
désirée. Nous voulions juste rester loin du monde, mais celui-ci se rapprochait de façon menaçante avec ses parasites qui finissaient toujours par arriver, même au fond de la forêt.
Vingt années après la disparition de Maneksha, les mentalités n’avaient pas évolué et la place d’une étrangère dans les grottes n’avait socialement rien d’enviable.
Certaines mesquineries des villageois dévoilaient petit à petit ce qu’avait pu subir la défunte Yogi qui avait vécu ici (cf : la légende de Maneksha). Dans les
cerveaux superstitieux, l’Angrish (1) comme on m’appelait ici, n’était qu’une blanche pleine de vices comme toutes les autres.
D’ailleurs, plus le dialecte des autochtones se faisait familier, plus je captais le malaise créé par ma présence.
Le vieux Surya qui gardait désormais les lieux en permanence avait toujours refusé de m’apprendre son jargon. Sachant tout ce qui ce racontait sur mon compte, il préférait
me laisser dans l’ignorance. Mais les heures passées à écouter sagement les conversations devant le feu, les pieds bien cachés sous mon Sari, offrirent à mon cerveau les principales clés des
portes du vocabulaire local. Le gazouillis chantant devint au fil du temps un langage de plus en plus clair. J’appris beaucoup en feignant de ne rien savoir.
Par un de ces beaux beaux matins brumeux, un gaillard occidental, Johano, arriva sur le sentier en bas des sources sacrées, accompagné de deux chiennes venues de nulle
part. En partageant un chy de bienvenue, le gitan nous expliqua vaguement qu’il avait changé radicalement de vie. Il ne restait de sa chère roulotte qu’un petit tas de cendres éparpillées.
Cette décision radicale le mena tout droit en Inde dans l’incroyable cité de Kashi. Il rencontra la bas deux oies blanches en mission humanitaire qui longeaient les Gaths (2) à la recherche
de malades potentiels. Il s’agissait de Germaine et Sonia, deux illuminées que nous avions reçu ici par le passé (cf :neuf nuits avec le feu). Elles lui vantèrent les enchantements d’un
mystérieux endroit perdu dans la jungle. Ajoutant que nous ne refusions jamais l’hospitalité, elles finirent de convaincre le gitan de se rendre chez nous. Puisqu’il souhaitait avant tout
sortir de ses névroses d’européen trop matérialiste, il fut bien vite charmé par les sornettes de Germaine.
Johano , lassé de danser le flamenco à moitié nu dans les boites de nuits pour quelques misérables pièces, décida de bouger de sa Vendée profonde et raciste pour tenter
l’aventure transcendentale sur le continent mythique.
En quelques sortes, ses racines le rappelaient au pays. Le seul boulot qui lui rapportait en Europe, c’était de faire le gigolo. Rien de très glorieux ! Sa couverture
de danseur de bar de nuit lui offrait un terrain d’action idéal pour renflouer son portefeuille trop souvent à plat.
Mais bien vite lassé des veuves richissimes en cure de thalassothérapie, Johano troqua ses strings panthère contre des caleçons de voyage en coton. Sa fiancée avait fui,
car l’idée même de partir chez les indigènes l’horripilait. Les moussons permanentes du nord de la France avaient pourri sa roulotte vermoulue qui devint moins exotique aux yeux des
retraitées en mal d’amour. Johano, dont la chevelure grisonnait doucement, n’avait plus grand chose à perdre. Ce fut dans cet état d’esprit qu’il échoua aux grottes de Maneksha et qu’il y
séjourna.
La jungle attirait inévitablement les êtres comme Johano, déçus par l’autre monde. Malgré sa mauvaise carte de visite, il était impossible de lui refuser cette hospitalité.
Les chiennes qui l’avaient suivi restèrent aussi aux grottes. La jeune maladroite et la vieille rousse charmeuse me rappelaient bizarrement Germaine et sa disciple Sonia. Il n’avait jamais
été question de garder des animaux domestiques ici, mais les mystérieuses créatures semblaient être bien plus que de simples toutous. En ce printemps qui amenait une recrudescence de félins,
les chiennes servirent rapidement de radars tant elles se figeaient à leur venue. Elles trouvèrent leur place à nos cotés. Un peu de changement dans notre quotidien et la présence d’un autre
blanc me permirent d’oublier les lourdeurs relationnelles du moment.
Notre comportement amical avec les bêtes échappait totalement aux locaux et à Surya.
Il laissa au nouveau venu le soin de gérer les chiennes dont la difficulté première consistait à cohabiter avec les dévots réticents et surtout avec les singes. Ces
derniers voulaient garder le monopole des restes de nos repas. Ils les attaquèrent sans merci. Mais nous décidâmes de leur donner une chance. En inde, les chiens servaient plus souvent de
souffre douleur que d’animaux de compagnie. Dans les villes surchargées, ils se faisaient sans cesse éjecter à coup de pieds, de bâtons et de roues. Les deux bêtes courageuses décidées à
rester dans la nature réussirent vite à s’imposer devant les macaques bluffeurs.
Par une mauvaise lune noire, les fauteurs de trouble alcoolisés venus de la vallée débarquèrent à nouveau.
Les plus agressifs nous menacèrent méchamment en dépassant le stade verbal. Ils tentèrent de forcer l’entrée de notre caverne pour nous rosser. Ces actes se prodiguaient
sans aucune raison valable ormi le simple fait de ma présence en ces lieux durant la nuit, en compagnie d’un monsieur d’âge mur. La venue de Johano rajoutait dans les neurones tordus des
villageois une couche d’incompréhension qui engendrait de bien mauvais fantasmes. À défaut de nous surprendre en peine diablerie, ils trouvèrent les crocs de nos nouvelles copines et ceux de
notre hidalgo devenu enragé. Il n’avait jamais aimé se faire menacer ! Il se rua sur les intrus qui déguerpirent sans demander leur reste. Dès lors, les ennuis nocturnes causés par les
malveillants devinrent plus sournois et hypocrites.
Johano possédait une force herculéenne sous ses allures de bellâtre et la vie sauvage semblait parfaitement lui convenir.
Il découvrit entre autre les vertus de la méditation troglodyte tout comme l’usage des Shilums dans la nature. Il se mit à les dédier à Shankar (3), divinité avide de
substances à fumer et finit par devenir un véritable adepte de ce dernier. Il parcourait la jungle avec ses deux compères à la recherche de morceaux de bois. Il ramenait de chaque ballade des
branches brisées par les pachydermes durant leurs passages nocturnes. Il les fracassait ensuite à coups de pierres. Nous ne possédions pas d’outils ici, les objets coupants pouvant tuer ne
devaient jamais se trouver dans l’antre de Maneksha. Notre nouveau compagnon faisait chaque soir des feux d’enfer sous les étoiles et méditait longuement avant de s’affaler dans sa grotte
avec les deux chiennes. Ces feux exigeaient de lui de fumer beaucoup. Le gitan se sentait attiré et envoûté par des forces surnaturelles.
À partir de ce moment, le comportement obsessionnel de notre tombeur, déjà entrevu chez d’autres yogis blancs, nous confirmait de rester sur nos gardes. Depuis l’amputation
du Sadhu Indra, personne n’avait réellement pu intégrer la grotte où il résidait sans se retrouver fortement perturbé. Tous avaient vu et entendu des fantômes dans cette même caverne avec ou
sans produits narcotiques et cela forgeait nos craintes. Johano, malgré son apparence solide, avait le moral en dessous de zéro. Rongé lui aussi par des questions existentielles, il peinait à
vivre en paix. Mais, comme les autres, il n’eût cure de nos conseils en s’installant dans l’antre de Indra avec ses deux chiennes où il s’affaira d’abord à contenter le seigneur
Shankar.
Des nuits entières, Il pénétra d’autres mondes et délira avec des apparitions d’animaux et d’êtres venus d’ailleurs sans rien oser nous dire.
La même silhouette bleutée survolait son lit chaque nuit.
Johano fut aussi en proie à de nombreux cauchemars hallucinants. Il tenta en cachette d’autres drogues qui ne purent calmer ses délires, mais il décida garder le silence à
ce propos de peur qu’on ne l’expédie ailleurs. Il consomma aussi les maudites graines de Datura. Chaque nuit, pendant que le sage Surya entonnait ses chants dans le petit temple, des feux et
des démangeaisons dans les jambes l’empêchaient de rester assis tranquille. Jamais il n’avait connu de telles gênes de sa vie ! Elles l’obligeaient à se lever tant les attaques se
faisaient cuisantes. Il partait alors tirer quelques bouffées sur son cône d’argile et sautillait nerveusement près de son âtre. Quelque chose ne tournait pas rond. Cet ascétisme nouveau le
perturbait trop. Alors, il focalisa sur le feu et sur les chiennes qu’il devait protéger à tout prix des léopards. Elles restaient avant tout les cerbères de ses escapades mentales. Trouver
des troncs et les brûler pour éloigner les félins devint sa priorité première.
Surya pensa le calmer avec une de ses recettes personnelles. Il s’installa dans la petite grotte au plafond bas où il démarra un feu d’enfer et demanda à Johano de
s’asseoir à l’intérieur pendant qu’il faisait des offrandes au feu. Les grandes flammes qui sortaient de l’âtre de Surya nous cuisaient à feu doux. Ça ne dérangeait pas le danseur.
L’expérience fut répétée et il se passait toujours la même chose, il ne craquait jamais à cause de la chaleur irrespirable. Seules les attaques de picotements dans les jambes et les pertes
subites de l’espace temps l’empêchaient de rester assis avec nous.
Il nous cachait forcément quelque chose.
Le jour où il décida d’aller à la ville acheter une hache et une machette, il fut necessaire de lui raconter comment les villageois avaient découpé les jambes de Surya dans
la caverne où il s’obstinait à rester. Pendant le récit, Johano faillit s’étrangler entre une gorgée de chy et une taffe de son bidi (4). Il recracha tout en même temps. Cette vision
apparaissait dans toutes ses visions nocturnes. Il n’avait pas osé nous parler, de peur de passer pour un dingue. Il s’était monté ainsi un mauvais scénario qui le faisait souffrir
inutilement. Après nous avoir énuméré ses terreurs passées, il accepta de déménager dans notre petite grotte, même si la place allait manquer.
La plus âgée des deux chiennes disparut tragiquement, renversée par un véhicule au bord du sentier où elle nous accompagnait toujours. Sa fille revenait juste d’une longue
fugue le ventre plein de petits. Elle fut très affectée par la mort de sa mère et hurla plusieurs fois en direction de la route avant de se résigner. Mais un nouveau soucis perturbait
maintenant la bête, trouver une cachette sure pour y laisser sa future progéniture. Johano fut très peiné. Il redoubla de vigilance nocturne en doublant la taille de ses feux. Nous ne savions
vraiment pas comment calmer cette hystérie.
Quelques jours plus tard, Germaine débarqua seule en proie à un méchant coup de blues ! Nous ne l’avions pas aperçue depuis des lustres. Son nouveau prétendant,
qu’elle venait de quitter, était patron d’une échoppe de tabac et veuf depuis peu. Il avait omis de lui dire qu’il avait deux petites filles à nourrir et que les traditions du veuvage ne lui
permettaient pas de se remarier tout de suite. Ce plan tombant à l’eau, son passeport indien lui filait encore entre les doigts. Sa disciple Sonia lui avait fait faux-bond en poursuivant un
jeune moine tibétain au Népal. Bref, le sort s’acharnait contre elle. Mais se souvenant de Johano, qu’elle avait envoyé aux grottes, un espoir avait rallumé sa flamme.
Germaine n’était pas une habituée des clubs de nuit enfumés où l’on trouvait des hommes faciles, mais elle avait l’oeil pour repérer un bon étalon.
Elle vit d’abord le paquet de muscles qui pouvait lui servir de garde du corps. Et bien vite, l’allure fière de l’hidalgo et ses déhanchement de danseur ne la laissèrent
pas indifférente. Germaine en avait assez de l’amour insipide des Sadhus ascètes en manque de sexe depuis trop longtemps. Promettant à Johano la rédemption, l’illumination, l’amour et le pain
quotidien, elle déclencha chez lui un véritable typhon intérieur.
Pourtant, Germaine le planta là, n’ayant pas terminé son histoire du moment avec son vendeur de tabac. Mais elle l’invita discrètement à la rejoindre dans la vieille cité
hypnotique de Kashi qu’elle courait retrouver. Le gîtan fortement embarrassé ne put nous avouer son désir de la suivre.
Il attendit donc quelques jours et prétexta devoir faire une cure de sommeil au bord de la mer.
Il prit en réalité la route à la poursuite de Germaine. Lui qui avait souvent servi d’amant à des femmes de son âge, il pouvait aisément assumer cette nonne qui lui
promettait en plus l’illumination. Johano savait aussi que dans les riches contrées occidentales, les conférences et les manipulations spirituelles des gurus pouvaient rapporter un paquet de
fric. Ses démons venaient de la rappeler à l’ordre et pour nous, la déception fut grande même si il était prévisible. La petite chienne fut très affligée du départ de son ami, ne pouvant lui
faire admirer sa progéniture qui naquit juste après son départ. Elle qui l’avait si souvent protégé lors de ses délires nocturnes, le danseur se fichait bien d’elle aujourd’hui. Surya le sage
semblait se satisfaire de ces relations aussi éphémères que tordues avec les yogis blancs qui lui offraient un public à qui vanter ses aventures. Moi je les trouvais presque aussi
dérangeantes que celles des autochtones. C’était vraiment désespérant ! Mon attention se porta alors sur la sauvegarde des chiots, les passages félins n’avaient pas cessé et plus
personne ne faisait de feu dehors pour les chasser.
notes :
1 : Surnom péjoratif donné aux blancs, déformation du mot «english» inventé lors de la colonisation anglaise.
2 : portes de la cité de Kashi menant au Gange.
3 : Autre nom du dieu Shiva.
4 : Petit cigare traditionnel composé de tabac roulé dans une feuille d’eucalyptus.
retour à
l'accueil